Balkans : ces nostalgiques de la Yougoslavie de Tito


Par Marc Etcheverry
 

(De Belgrade) Depuis le début du mois d'octobre, une pièce de théâtre attire les foules au Théâtre dramatique yougoslave de Belgrade. La capitale serbe chavire pour « Né en Yu », de Dino Mustafic. « Yu » comme Yougoslavie.

Ces deux lettres qui estampillaient chaque marchandise en provenance de l'ancienne fédération communiste (1943-1992), interrogent désormais, chaque soir, l'identité de ces peuples balkaniques : une identité égarée depuis vingt ans sur les chemins tortueux de l'Histoire. La clé d'un succès théâtral, mais pas seulement.

A quelques kilomètres de là, on quitte un peu la fiction sans rentrer de plein pied dans la réalité. Confortablement blotti au milieu de ses souvenirs, dans sa résidence des faubourgs belgradois, le général Stevan Mirkovic, 83 ans, est volontiers affable lorsque l'on vient s'entretenir de son passé.

Plus haut gradé de l'armée yougoslave à la fin des années 80, il a des décorations à ne plus savoir qu'en faire. Celles-là ne manqueraient pourtant pas de trouver preneur, tant la Yougoslavie donne encore du pain à bon nombre de marchands de bric-à-brac à la sauvette.
 
Plus d'une centaine de milliers de « Yougoslaves » revendiqués

 

Mais pour lui, ces reliques ont un sens, et s'il les expose fièrement au visiteur, c'est qu'il croit dur comme fer à la résurgence de « sa » Yougoslavie.

« La situation est maintenant suffisamment mûre pour qu'on se rassemble à nouveau », assène-t-il de sa voix rauque. Il ne serait question que de quelques égarements d'un vieil homme mélancolique s'ils n'étaient bien plus d'une centaine de milliers, à travers les Balkans, à revendiquer cette identité.

Combien exactement ? Difficile de tous les dénombrer. « En Serbie, on compte officiellement plus de 80 000 personnes se réclamant de la nationalité yougoslave », affirme Snezana Ihic, directrice du Centre pour le développement de la société civile, une ONG de défense des minorités basée à Zrenjanin, dans le nord du pays.

« Si en Bosnie et au Monténégro, aucun chiffre n'existe, on sait en revanche, qu'en Croatie, il y en a plusieurs dizaines de milliers. Malheureusement, le questionnaire de recensement ne leur permet pas de se déclarer comme tels.

La Constitution leur interdit même la liberté de s'associer si leur mouvement fait référence à une communauté des Slaves du Sud. »

 

En gros, à une nouvelle Yougoslavie. La guerre est passée par-là.

 

C'est en effet une gageure que de se déclarer Yougoslave depuis la fin des guerres croate et bosniaque du début des années 90. Le général Mirkovic se souvient :

« Durant l'existence de la Yougoslavie, nous n'avons eu peur que d'une chose : le nationalisme. La Belgique a du mal avec deux peuples, nous en avions une vingtaine. »

Les premiers accrochages, à l'été 1991, ont confirmé ses craintes, et présagés des massacres à venir. Snezana Ihic résume :

« Si vous allez à Vukovar ou à Sarajevo, et que vous vous annoncez comme Yougoslave, beaucoup de gens pensent machinalement aux atrocités qui ont été commises par le régime de Milosevic.

C'est humain, mais on ne peut résumer la Yougoslavie à son éclatement, et au désir d'un homme de garder une hégémonie grand-serbe sur la région. »
 
L'étoile sur bleu, blanc, rouge

 

Il faut donc se replonger plus avant au cœur des années Tito, entre la fin du second conflit mondial et son décès, en 1980. A l'heure où la Serbie, la Croatie, la Slovénie, le Monténégro, la Bosnie, la Macédoine et le Kosovo ne formaient qu'une seule entité, fédérée, décentralisée, autoritaire dans son régime et autogestionnaire dans son économie.

Ce retour dans le passé, des milliers de nostalgiques du Maréchal l'opèrent chaque 25 mai à son mausolée, à l'occasion du « Dan Mladosti », anniversaire de la naissance de Tito et fête de la jeunesse yougoslave en son temps.

Le drapeau bleu, blanc, rouge, frappé de l'étoile communiste, s'assume alors au grand jour, autour d'idoles dépoussiérées.

Le touriste de passage au monument le plus visité de Serbie, aura tôt fait, ce jour-là, de remarquer que du grand-père témoin de ce passé, au petit fils chineur de babioles, toutes les générations sont présentes.

Beaucoup ont moins de 30 ans, et n'ont donc pas connu les heures de gloire du pays qu'ils regrettent.
Peu importe pour Vladimir Milosavljevic, président de l'association « Nasa Jugoslavija » (« Notre Yougoslavie »), présente en Croatie et en Serbie, et revendiquant, entre autres, le statut de minorité pour les Yougoslaves dans ces deux pays.
 
« Nous parlons la même langue »

 

« Objectivement, on ne peut que constater que nous parlons la même langue. Peut-être 10% à 15% des gens ici savent en parler une autre.

Nous avons des entreprises et des infrastructures routières et ferroviaires qui ont traversé la guerre et perdurent aujourd'hui.

Mais par-dessus tout, nous croyons profondément que rebâtir une fédération yougoslave serait un gage de stabilisation pour la région. »

Vladimir Milosavljevic rappelle que l'idée yougoslave s'enracine bien avant le socialisme, dès le XIXe siècle, avant de se concrétiser une première fois par l'instauration du royaume de Yougoslavie dans l'entre-deux-guerres.

L'année dernière, l'un des meilleurs spécialistes de la région, le journaliste britannique Tim Judah, sans aller jusqu'à une telle conclusion, avait déjà établi un constat similaire.

Il avait alors judicieusement désigné par le néologisme « Yougosphère » ce territoire désormais paradoxal, ou le nationalisme et la division n'ont pas empêché la survivance de réflexes confraternels entre ex-pays fédérés : la restructuration d'un marché commun de facto, le rétablissement de liens culturels et, par-dessus tout, l'existence d'un sentiment d'appartenance à une même réalité historique.

Mais c'est un tour bien plus politique que veulent désormais donner les Yougoslaves à leur cause. Ce qui ne plaît guère aux autorités. Ces dernières voient d'un mauvais œil la résurgence de ce passé, à l'heure où nombre de pays de l'ex-Yougoslavie marchent vers l'Union européenne.

Elles veulent, par-dessus tout, que Bruxelles cesse de juger ces pays comme encore « balkaniques » et turbulents. En Serbie, le ministre des Droits de l'homme et des Minorités, Svetozar Ciplic, a officiellement refusé aux Yougoslaves, en mars, le statut de minorité nationale.

Loin d'être une mesure symbolique, cette décision les prive d'un conseil national, d'un droit de regard sur l'éducation de leurs membres, et surtout d'un financement annuel de la part de l'Etat serbe.
 
La « yougonostalgie » soluble dans l'UE

 

Vladimir Milosavljevic regrette :

« Nous ne sommes pas opposés à ce que les Balkans rentrent dans l'Union européenne. Au contraire. Mais nous constatons seulement que l'on va chercher en Europe des valeurs que nous avions déjà. »

Beaucoup ont en souvenir l'action d'un Ante Markovic, Premier ministre avant l'éclatement de Yougoslavie, dont les réformes libérales avaient enthousiasmé la CEE, prête à ouvrir ses bras à un régime devenu moins dogmatique.

L'année dernière, le petit-fils du Maréchal Tito, prénommé lui aussi Josip Broz, s'est pourtant lancé dans le grand bain de la politique serbe en prenant les rênes d'un nouveau parti communiste. Favorable au processus d'intégration européen, il joue néanmoins subtilement sur la « yougonostalgie » ambiante.

« Certains d'entre nous restent dans l'idéal communiste, d'autres en sont loin », tient à se défendre le leader de Nasa Jugoslavija.

Preuve qu'au-delà de l'idéologie, est plébiscité le vivre ensemble qui manque aux Balkans depuis vingt ans.

Source :
http://www.rue89.com/2010/12/12/balkans-ces-nostalgiques-de-la-yougoslavie-de-tito-180105