INTRODUCTION 

Résumé du texte de Jaša Almuli sur Hilda Dajč extrait du livre des Juives parlent 

      Hilda Dajč était une jeune fille juive, née en 1922 а Vienne. Quelques années après sa naissance ses parents vinrent s'installer а Belgrade. Cette famille faisait partie de la communauté juive ashkenaze (2000 personnes а la veille de l'occupation de Belgrade en 1941). Hilda a terminé sa troisième année de gymnase féminin а Belgrade 1940. Elle aimait les lettres et faisait partie dans son école du groupe littéraire « Aleksa Šantić » où elle présenta ses premiers textes. C'est dans ce cadre qu'elle s'est liée d'amitié avec Mirjana Petrović et Nada Novak auquelles elles adressera et parviendra à faire parvenir  ces quatre lettres ici traduites.

      Aprés son gymnase, en 1940, Hilda s'est inscrite а la Faculté d'Architecture de l'Université de Belgrade

      Avec l'occupation de Belgrade par les troupes allemandes et l'installation du pouvoir nazi en avril 1941, commença la politique de ségregation, de répression et d'extermination des Juifs. Dé le 18 avril 1941, au moment de l'entrée de l'armée  allemande à Belgrade, le nouveau pouvoir contraignit les Juifs de Belgrade а s'enregistrer comme juifs dans leur nouvelle administration. Des quelques 12 000 Juifs belgradois, 9300 firent cette démarche, parmi lesquels la famille de Hilda Dajč, soit sa mère, son père Emil et son frère Heinz.

      Tous les Juifs furent bien sûr obligés de porter des brassards jaunes comme signe d'identification. Toutes les organisations et institutions juives furent demantelées et interdites, tant les Sefarades que les Ashkenazes. Elles furent remplacées par la représentation de la communauté juive voulue par les Nazis. Cette représentation était chargée du fonctionnement de l'hôpital juif, crée aprés l'interdiction de l'accés aux hopitaux de la ville de Belgrade pour les Juifs. Ainsi que de résoudre les nouveaux problèmes de cette communauté.

      Le père de Hilda fut le vice-président de cette représentation et Hilda, qui portait avec orgueil son brassard jaune, (avant l'occupation, selon les témoignages de ses amies, elle se déclarait comme Yougoslave), décida de travailler comme infirmière volontaire dans cet hôpital.

      Au début décembre 1941, les Allemands ordonnérent  aux Juives de Belgrade et de Banat (qui furent expulsées  de leur région, soit 7000 femmes et enfants environ) de se présenter les 8 et 12 décembre devant le siége de la section juive de la Police spéciale, la rue Georges Washington 23. La plupart des hommes adultes juifs avaient pour leur part été fusillés durant l'été et l'automne 1941.

      Etant donné que le père de Hilda occupait une fonction dans la Représentation Juive de Belgrade, elle a eu la possibilité d'eviter le départ au camp. Cependant, elle prit la  décision de s'y rendre, mue par la volonté de prêter ses services d'infirmière aux personnes malades qui se trouvaient dans le camp de „Sajmište“.

Ses parents et son frère furent obligés de s'installer au camp un peu plus tard.

      Tous les prisoniers de „Sajmište“, y compris la famille de Hilda Dajč, furent exterminés en période mars - mai 1942. L'historien americain Christofer Browning a décrit leur destin dans son travail publié en Israel а Yad Vashem Studies. Il a consulté les témoignages/aveux du Dr Emanuel Scheffer qui occupa le poste de chef de la police et de la sécurité à Belgrade en janvier 1942. Il a dit qu'il avait reçu le telegramme suivant de la part du chef de la Gestapo de Berlin: „Sujet: Operation juive en Serbie. L'équipe avec le camion Saurer est en route pour accomplir une tache spéciale.“ Scheffer transmit cette information au chef de la Gestapo de Belgrade Bruno Satler et lui donna les instructions pour mener а terme la liquidation des Juifs de Belgrade. En quelques jours, les deux sous-officiers SS, Goetz et Meyer, amenérent le camion. Ils lui communiquérent que leur travail était de tuer Les Juifs du camp de „Sajmište“. Le commandant du camp Herbert Andorfer, sous-lieutenant SS déclara au tribunal que Scheffer ou Satler l'avaient convoqué début mars 1942 pour lui communiquer que les juifs allaient être „démenagés“ dans le camion spécial venu d'Allemagne et qu'ils y seraient „mis en sommeil“. Le camion prenait 100 prisoniers du camp а chaque „voyage“. Quelques fois, il effectuait 2 voyages par jour.

      Pour faire monter а bord les prisonniers, les SS leur disaient qu'ils allaient les conduire а la gare du train de Zemun et de là en Pologne pour aller travailler dans d'autres camps, mais en fait ils les conduisaient vers l'ancienne partie de Belgrade. Après qu'ils eurent  traversé le ponton sur la Save, le camion s'arretait, un de deux SS en sortait et liait le tuyau du peau d'échappement du moteur avec l'interieur de la cabine ou se trouvaient les prisoniers. Ceci fait, le camion continuait son trajet jusqu'au village de Jajinci pour jeter les corps des victimes dans une immense fosse commune creusée par les prisoniers Serbes du camp de „Banjica“.

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Première lettre 

Nada, ma chère, 

je pars, demain matin, au camp. Personne ne m'y oblige je n'attendrai pas qu'ils m'appellent. Je partirai donc de ma propre volonté avec le premier groupe qui part demain а 9 heures du matin du 23 rue Georges Washington. Les miens s'opposent tous а ma décision, mais j'espére au moins que tu me comprendras ; comme il y a tant de personnes qui nécessitent de l'aide que je dois suivre l'ordre de ma conscience et laisser de coté toutes les raisons sentimentales en relation avec ma famille et ma maison afin que je me mette complètement au service des autres. L'hôpital (juif, ndr) reste encore en ville et le directeur a promis de me réincorporer lorsque l'hôpital sera transféré au camp. Je suis parfaitement tranquille, sereine et convaincue que tout ira bien, même au-delà de mes plus attentes les plus optimistes. Je penserai souvent а Toi, Tu sais, ou peut-être ne sais tu pas, ce que tu as représenté - et ce que tu représenteras dans le futur - pour moi. Tu es le plus beau souvenir de la plus agréable période de ma vie; de notre petite camaraderie littéraire. 

Nada, ma chère, je t'aime beaucoup, beaucoup. 

Hilda 

7 décembre 1941

Deuxième lettre 

Ma chère Mirjana, 

je t'écris de l'idylle de l'écurie, allongée sur la paille tandis qu'en-dessus de ma tête se trouve, au lieu du ciel lumineux, la construction en bois du toit du pavillon N. 3. J'observe, de ma (troisième) galerie, composée de plusieurs planches et partagée avec deux autres personnes, à chacune 80 cm comme espace vital, ce labyrinthe ou bien, la fourmilière des misérables dont les tragédies sont nombreuses, comme ceux (et celles) qui vivent, non parce qu'ils sont conscients que les choses iront mieux après, mais parce qu'ils n'ont plus la force d'arrêter la vie. Si c'est ça la vie.

Mirjana, ma chère, ta lettre, c'est toi-même, je l'aime comme je t'aime à toi. Tes mots et tes sentiments sont beaux, comme ton apparence, ta compassion grande et belle comme tout ce qui est proprement tien. N'admire pas quelqu'un qui agit vite. Il en existe d'autres qui possèdent, peut-être, un peu moins d'énergie, mais un peu plus d'altruisme, un peu moins d'ambition, mais un peu plus de modestie, ainsi que leurs œuvres, bien que grandes, restent cachées en comparaison avec ceux qui impressionnent par leur rapidité et leur détermination.

Mirjana ma chère, nous sommes maintenant 2000 femmes et enfants ici, y compris 100 nourrissons pour lesquels nous ne pouvons même pas faire bouillir du lait, car nous n'avons pas de combustible et vu la hauteur des pavillons tu pourras imaginer le degré de chaleur. Je lis Heine et cela me fait du bien, malgré le fait que les toilettes sont éloignées d'un demi kilomètre et utilisables que par quinze personnes a la fois. Malgré le fait qu'on nous a donné jusqu'à quatre heures d'après-midi seulement deux fois un peu du choux préparé uniquement dans l'eau, malgré le fait que je dors juste sur un peu de paille, entourée d'enfants de tous cotés, malgré la lumière allumée toute la nuit, malgré qu'ils nous appellent uniquement  en criant « idiotische Saubande » (bande des cochons idiots), etc., malgré qu'ils nous convoquent à chaque instant au rassemblement et que tous les délits sont « rigoureusement punis ».

Il y a des murs partout. J'ai commencé а travailler aujourd'hui au dispensaire, qui consiste en une table avec quelques bouteilles et de la  gaze. Ensemble avec un médecin et une pharmacienne, nous avons beaucoup de choses а faire, des hommes, surtout des femmes qui s'évanouissent etc. Cependant, dans les plupart des cas, les gens résistent а une telle situation plus que courageusement. Il y a peu des larmes. Surtout chez les jeunes.

La seule chose qui me manque c'est de pouvoir me laver normalement. On attend encore l'arrivée de 2500 personnes et nous n'avons que deux  lavabos, c'est-а-dire deux fontaines. Malgré tout, je ne doute pas que les choses vont s'arranger au fur et а mesure. L'hôpital sera situé dans un autre pavillon. On vérifie assez souvent notre nombre et c'est pour cela que les pavillons sont entourés de fil de fer barbelé. Je ne regrette pas du tout d'avoir décidé de venir ici; je suis contente de ma décision. Si j'ai la chance de faire tous les jours ce que j'ai fait ces deux premiers jours, ma décision prendra tout son sens. Je le sais, j'en suis fermement convaincue que c'est une situation provisoire (ce qui n'exclut pas la possibilité qu'elle perdure encore quelques mois) et que tout cela va bien finir et j'en suis contente à l'avance. Je fais tous les jours beaucoup de connaissances, de nouvelles expériences, je découvre les gens tels qu'ils sont réellement (ils sont très rares ceux qui, même ici, ont recourt au jeu de dissimulation). Il y a pas mal de gens qui acceptent d'être nommés « chefs » (Les Allemands ont mis en place  au camp une sorte d'administration juive intérieure, Note du rédacteur). Je pourrais, bien sûr, faire la même chose, mais moi, je n'accepte pas cela, car mes ambitions sont complètement différentes. Mirjana, ma chère, tu me rencontreras, je ne changerai pas, ce n'est que maintenant que je ressens, d'après ma sérénité, avoir atteint une stabilité et que les choses extérieures n'ont plus beaucoup d'influence sur moi. La seule chose à laquelle j'aspire c'est que mes parents soient épargnés de boire cette gorgée/la tasse.

En passant, dans le camion qui nous conduisait vers Sajmište, près de ta maison, j'ai jeté un coup d'œil à ta fenêtre, mais je ne t'ai pas vue. Lorsque nous nous rencontrerons  une prochaine fois, nous devrons rattraper dans notre amitié, tout ce que nous n'avons pas fait auparavant. Qui sait, il se peut que nos adieux soient étranges… (cette partie de lettre est restée illisible)…et que tout cela m'a fait savoir dans quelle mesure je t'aime, dans quelle mesure je me sens liée à toi, malgré qu'on ne se soit pas trop fréquentées. 

Mirjana, ma chère, reste telle que tu es, car tu as un cœur d'or et je t'aime beaucoup. 

Ton Hilda 

9 décembre 1941 

Troisième lettre 

Nada mon adorée, 

ce n'était pas une scène trop romantique le moment où je viens de recevoir ta lettre. Nous - nous étions deux infirmières et un pharmacien à nous être organisés pour faire du thé avec du lait (en nous fournissant avec ce que les femmes avaient apporté avec elles, parce que rien ne peut nous être envoyé et aucun colis ne peut nous parvenir) sur douze poêles à essence et juste pendant cette préparation, dans le plus fort vacarme imaginable tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, les larmes qui coulaient de mon visage à cause de la fumée et de la paraffine ont été rejointes par de vraies, sincères et apaisantes larmes qui venaient de la lecture de ta lettre.

Ici, nous nous trouvons dans un espace qu'il m'est difficile de qualifier. Il me fait penser à une écurie, peuplée d'à peu prés 5000 personnes ou plus, sans murs ni barrières, tous dans un même espace. J'avais déjа décrit en détail ce château magique dans la lettre à Mirjana et je n'ai pas envie de me répéter. Nous recevons toujours, soit le petit déjeuner soit le dîner, avec des mots d'insulte et la seule conséquence heureuse, c'est qu'en cette situation, nous avons perdu l'appétit. Les cinq premiers jours, on nous a servi quatre fois du chou comme repas. А part cela, tout est magnifique. Surtout si on nous compare avec nos voisins du camp tzigane. Aujourd'hui, je suis allé raser et passer de la graisse sur la tête de quinze personnes ayant des poux. Toutefois, même si après cela mes bras étaient en feu jusqu'aux coudes à cause du Crésol, mon travail est en vain, parce que dès que j'ai fini le deuxième groupe, le premier à de nouveau des poux.

L'administration intérieure du camp est entre les mains des gens de Banat. Ici règne le népotisme, un système basé sur les relations sexuelles. Nous, les gens de Belgrade, nous sommes trop paisibles, et ceux de Banat respectent la maxime: Qui approche à  la fille le premier, elle lui appartiendra. Le système fonctionne de telle manière que chaque groupe de cent personnes a un commandant de bloc, d'habitude une jeune fille entre 16 et 23 ans. Aujourd'hui même, 100 filles de cet âge ont été nommées policières de camp. Je me suis cachée, connaissant bien ma sympathie envers la police, quelle qu'elle soit. Quels sont les critères de ce recrutement, seuls les policiers le savent.

Il est maintenant 10 heures et demi du soir, je suis étendue sur la paille (c'est une chose extraordinaire, surtout quand les poux envahissent la paille), et je t'écris. Je me sens très satisfaite d'être arrivée ici dès le premier moment. On vit tant des choses intéressantes et uniques qu'il serait dommage de ne pas les vivre.

Bien que nous ayons seulement deux robinets, je suis propre malgré tout, parce que je me lève avant cinq heures pour aller me laver. Ici, on est obligés de faire la queue pour n'importe quoi. C'est très aimable de leur part de tester ainsi notre patience. Seulement il faudrait de la chance de pouvoir arriver à l'avant de la file d'attente. Cela est un peu plus difficile. Aujourd'hui, tous les adultes et les enfants (masculins) malades, sont amenés quelque part, on ne sait pas où - enfin pour empêcher que la monotonie ne dérange la tension de nos nerfs. Tu peux imaginer le bruit que font 5000 personnes, toutes enfermées dans un seul espace. Pendant la journée, on n'arrive pas entendre ses propres mots, pendant la nuit on écoute un concert gratuit, fait de pleurs d'enfants, de ronflements, de toux et d'autres sons. Je travaille de 6 heures 30 а 8 heures 30 du soir, aujourd'hui cela a duré un peu plus longtemps, mais tout va se mettre en ordre dès que le nouvel hôpital sera arrivé ici, probablement dans quelques jours. Le messager de l'hôpital vient tous les jours. Heinz aussi était là aujourd'hui (le frère de Hilda, note du rédacteur) et il m'a appris la nouvelle désagréable que les miens viendront demain également. Ce week-end n'est pas du tout recommandable, ni pour mes parents, ni pour Heinz qui a besoin d'une saine alimentation.

Ils nous ont pris tout l'argent et tous les bijoux, sauf moins de 100 dinars par personne. La seule chose sur laquelle l'administration n'économise pas, c'est l'électricité - les ampoules sont allumées toute la nuit et cela trouble mon sommeil du juste. Mon ambition doit être toujours satisfaite, car j'aspire toujours а atteindre le meilleur. D'une certaine manière on pourrait le dire pour ma situation actuelle. Depuis que je suis ici, je me sens très calme, je travaille beaucoup et avec une grande volonté, ainsi je ressens un tournant parfait. Avant, quand j'étais «en liberté» je ne pouvais pas obtenir le repos de mon esprit, je pensais toujours au camp, et maintenant, au cours des cinq derniers jours j'ai tellement l'habitude que je n'y pense pas du tout - je pense plutôt à de bien plus belles choses, comme - tu sais déjà beaucoup de choses que je pense à ton sujet.

Le soir, je lis. Bien qu'on nous ait strictement prescrit ce que nous avions le droit d'emporter, j'ai Werther, Heine, Pascal, Montaigne ainsi que des livres en anglais et en hébreu dans le texte. C'est une toute petite bibliothèque, mais j'ai quand même l'impression qu'elle m'est d'une grande utilité.

Nada, ma chère, j'ai l'intime conviction - je ne l'écris pas seulement par simple désir - que nous nous reverrons bientôt. Je n'ai pas l'intention de passer mes vacances d'été ici, et j'espère qu'ils (I majuscule) prendront au sérieux mon propos. J'attends leur décision sous peu.

Nada, ma chère, il me faut dormir, demain je dois me lever tôt, et je veux préserver mes forces. Salut, ma chère, je suis réticente à penser à toi dans cette sale étable afin de ne pas gâcher la pure dévotion que je porte en moi à ton sujet. 

Reçois, ainsi que ta maman, Jasna et tous les autres, une salutation cordiale d'une joyeuse volontaire.  

(lettre écrite autour du 13 Décembre 1941) 

Quatrième lettre 

Ma chère, 

je ne pouvais même pas imaginer que notre rencontre, bien que je l'eusse espérée,  provoquerait en moi tout un orage d'émotions, qu'elle ferait entrer plus d'inquiétude encore dans cet état chaotique de mon àme qui n'arrive pas а retrouver son calme. Il n'y a plus d'aucune place pour aucune sorte de pensée philosophique. Une fois les barbelés franchis, le moment est venu de mettre fin а toute philosophie dans cet espace et cette réalité terrifiante, entouré de fil de fer barbelé; c'est une chose que vous, qui vivez en dehors, êtes loin d'imaginer, car sinon, vous hurleriez de douleur. Cette réalité est hors pair, notre misère est immense. Toutes les phrases qui parlent de la puissance de l'esprit chutent devant les larmes de faim et d'hiver; tout espoir de prochaine sortie possible s'évapore devant la perspective uniforme d'une existence passive qui ne ressemble nullement а la vie. Cela n'est pas non plus l'ironie de la vie, c'est sa plus profonde tragédie. Nous le supportons, non parce que nous sommes forts, mais parce que nous sommes а chaque instant pleinement conscients de notre misère infinie, dans tous les aspects de notre vie.

Nous sommes ici depuis presque neuf semaines et je suis encore un peu capable d'écrire, j'arrive encore а pouvoir tant soit peu penser. Chaque nuit, sans exception, je lis et relis ta lettre et celle de Nada et ce sont les seuls instants où je me sens être autre chose, pas seulement et uniquement une Lagerinsasse, une concentrationnaire. Par rapport а cette situation, la prison vaut de l'or, car ici nous ignorons pourquoi nous sommes là, quelle est la punition, et pour combien de temps. Tout est magnifique dans le monde, y compris la plus misérable de toutes les existences, а condition qu'elle soit hors de ce camp; ce que nous vivons ici, c'est l'incarnation de tous les maux. Ici, nous nous avilissons, car nous avons faim, nous devenons mordants et commençons а compter, les uns les autres, les bouchées, nous sommes tous désespérés - et malgré tout, personne ne se suicide car tous ensemble, nous représentons une horde d'animaux que je déteste. Je nous hais tous а cause de notre défaite générale.

On est si près du monde et а la fois bien loin de tout. Nous n'avons aucune relation avec le monde extérieur, la vie de chacun vivant dehors se déroule tout normalement, comme si, а peine а un demi-kilomètre d'ici, la boucherie de six mille innocents n'avait pas eu lieu. Nous sommes tous égaux en lâcheté, et nous et vous. Ca suffit!

Cependant, je ne suis pas si lâche comme tu pourrais le penser et juger après avoir entendu ces propos. Je supporte facilement tout ce qui m'affecte, sans douleur. Mais ce milieu! Ces gens! C'est cela ce que m'énerve. Ni la faim qui te pousse а pleurer, ni le froid d'hiver qui gèle l'eau en verre et le sang dans les veines, ni la puanteur de latrines, ni le košava (le vent de Belgrade), rien n'est dégoûtant comme ce troupeau qui mérite la compassion et tu n'es pas en possibilité de lui prêter main-forte; il ne reste qu'а se mettre en-dessus de lui et le mépriser/détester. Pourquoi ces gens ne parlent que des choses qui dérangent leurs intestins et autres organes de ce cadavre très estimé. А propos, il y a quelques jours, nous nous sommes occupés des cadavres, 27, tous dans le pavillon turc. J'ai perdu le sentiment de dégoût, je peux tout faire, y compris ce sale boulot. Tout serait possible а vivre et а supporter, а condition qu'on sache ce qu'on ne pourrait pas savoir, c'est-à-dire, quand les portes de la grâce s'ouvriront. Qu'est-ce qu'ils comptent faire de nous? Nous nous trouvons en permanence dans un état de haute inquiétude; ils vont nous fusiller, miner/faire sauter, transporter en Pologne? Tout cela est secondaire! Il faudra passer par-dessus de cette réalité, elle n'est pas du tout agréable, pas du tout.

Il est 2 heures et demie du matin, je veillerai au dispensaire toute la nuit (une nuit sur quatre) tandis que les gens dans le pavillon toussent en chœur et que la pluie frappe le toit. Ici, dans le dispensaire, le four en bois est terriblement plein de fumée, mais qui ne prend sa gorgée de fumée… (proverbe serbe qui veut dire que sans souffrance on arrivera pas а la bonheur, note de traducteur)

Aujourd'hui, c'est la journée la plus excitante de ma vie dans le camp. Désirer quelque chose autant et voir que cela se réalise, c'est quelque chose plus que le bonheur (Hilda fait allusion а la rencontre avec Mirjana qui avait lieu ce même jour, note du rédacteur). Qui sait, on arrivera un jour, peut-être, а s'échapper d'ici pour vivre une vie plus heureuse; ici, c'est tellement horrible quoique nous vivions а une très basse intensité, anémiques. Mirjana, ma chère, nous sommes les esclaves de la guerre ou encore, bien encore moins que cela, moins que des lépreux, nous sommes une horde détestée et affamée et quand, dans cette situation d'horreur, on voit, on sent un peu de la vie, et c'était Toi, et а ce moment j'ai senti le sang couler а nouveau dans mes veines. Seulement, toujours /éternellement seulement, le retour/ l'arrachement, après ces moments, est tellement douloureux et amer que même la mer des larmes ne l'exprime pas dans la mesure suffisante. Ay, comme est grande ma peine. Moi, je pleure et les autres rient: « Pas possible que toi, qui bosse comme un homme pleure comme une fillette ».

Que faire quand je me sens а tel point terrifiée dans mon âme. C'est le refrain que je n'arrète pas de répéter toute la nuit. Je sais qu'il n y a pas trop de chance pour que nous sortions prochainement d'ici, et dehors vous êtes vous deux, Toi et Nada, l'unique chose qui me lie а Belgrade, la ville qu'en une terrible et incompréhensible contradiction, je hais et aime terriblement en même temps. Tu ignores, comme moi je l'ignorais, ce que signifie d'être ici. Je te souhaite de ne jamais l'apprendre. Déenfant, j'avais peur d'être enterrée vivante. Et ce qu'on vit ici c'est une sorte de mort apparente. Y aura-t-il après une sorte de résurrection? Je n'ai jamais autant pensé а vous que maintenant.  Je suis dans un dialogue constant avec vous et je désire vous voir car, pour moi, vous êtes ce « paradis perdu ». 

Votre concentrationnaire qui vous aime. 

7 février 1942